5 QUESTIONS : JEAN-PIERRE COLLINET

Il y a 25 ans, Jean-Pierre Collinet dessinait le bowl du Prado à Marseille. Retour sur la genèse du spot mythique qui faisait rêver jusqu’à Paris et qui a vu défiler toute l’Amérique !

prado_via Google

Au début des années 90, les références en matière de skateparks en béton étaient quasi inexistantes. Comment, sans ces références et sans expérience, réussit-on un projet comme ça ?
JPC : J’étudiais les skateparks dans les vidéos, les magazines… Je connaissais le skatepark de Marineland à Antibes, celui de La-Roche-sur-Yon, en Vendée, le park de Lorient, celui de Nice, et on avait quand-même plusieurs équipements à Marseille comme le bowl du Roy d’Espagne qui était un ditch avec des hips et des corners. J’avais dessiné auparavant des modules qu’on utilisait dans le cadre de mon club qui s’appelait Street Bombs. On se rassemblait tous les jeudi soirs pour skater deux courbes et des blocs en bois. On les mettait dans tous les sens et on essayait de voir comment ça fonctionnait. Déjà il y avait cet apprentissage. On avait aussi un vieux bassin que la mairie nous avait fait. On faisait un peu de street, et moi j’emmagasinais des images vidéo, de magazines, de piscines…

« LE MODE DE TRANSMISSION ÉTAIT LE MAGAZINE ET LA VIDÉO »

Il n’y avait pas d’internet…
Le mode de transmission était le magazine et la vidéo, VHS bien-sûr ! Et on avait les pros américains qui passaient de temps en temps. Tout ça a fait que j’ai fait une analyse assez poussée, des petites expériences en collant des modules sur un ditch avec Eric Stupa, qui m’a montré comment créer un hip, qui est un mix entre le tremplin de saut et la rampe. Je ne dis pas que j’ai inventé le hip, ça a toujours existé, mais il a fallu trouver le bon angle, la bonne adéquation… Et puis j’avais une facilité de dessin, je me projetais facilement en 3D. J’ai un brevet de pilote, donc toute la sensation de la 3D je la connaissais. Donc déjà, par rapport à quelqu’un qui n’a pas l’habitude de se mouvoir dans l’espace, de comprendre les idées de volumes, j’ai pu mettre tout ça en oeuvre plus facilement, et avec l’expérience graphique, j’ai réussi à modéliser ça, en faisant notamment des petites maquettes en papier sur lesquelles je promenais un fingerskate. Je précise que je faisais des études d’architecture !

Pourtant, aujourd’hui, 25 ans plus tard, avec tous les skateparks qu’il y a, il ya encore des gens qui arrivent à faire des trucs de merde !
J’en connais ! Peut-être que je suis allé plus loin que les autres dans la démarche. C’était peut-être une forme d’altruisme, je me faisais plaisir et je faisais plaisir aux autres… C’est une démarche que j’ai prolongé au-delà de ce qu’un architecte normal aurait pu faire.

jpc_2FS slasher, Bowlrider 2005. Photo : Brice Kanights

Tu avais été payé pour ça ?
Oui, j’avais été intégré dans la cellule de conception des aménagements de la plage. J’avais déjà fait le bowl de Valmante, donc je maitrisais un peu le sujet. Je ne dis pas que je le maitrisais très bien… Mais dans ma tête je m’étais préparé à l’éventualité à ce que m’on propose ça. Et le jour où on m’a intégré dans l’équipe, deux jours plus tard, je savais où j’allais. J’ai ensuite intégré des données physiques, car autant en snowboard ça descend, autant en skate, les gens ne se posent pas la question d’où provient l’énergie pour faire des tours de bowl. A vélo tu pédales, en roller du pousses, là j’ai intégré les données physiques du pendule de Newton où tu lâches une bille qui répercute l’énergie sur les autres. Mon objectif c’était de conserver l’énergie. Quand tu es dans le deep-end, tu peux remonter jusqu’en haut du snake sans problème. (…) Il y avait des données intrinsèques comme ça que j’ai intégré dans le projet.

Ce qui fait souvent défaut dans les parks, c’est l’élan.
Oui, la première chose que je remarque, c’est que souvent, ça manque de rythme. Certaines personnes ne maitrisent pas la longueur des plats. C’est important ! (…) Certains sont dans la représentation, ils mettent des modules partout alors que la chose importante est qu’il faut conserver le rythme… (…) Pour l’anecdote, les courbes des bosses entre les bowls n’ont pas été choisies par hasard, il fallait que l’engin de chantier puisse en sortir ! Entre le combi-pool et la mini-rampe, il fallait une sorte de transition, et c’est pour ça qu’il y a cet espèce de gros bump qui n’est pas très agréable mais qui marche quand-même.

« IL FALLAIT QUE L’ENGIN DE CHANTIER PUISSE SORTIR ! »

Est-ce que tu l’aurais dessiné différemment aujourd’hui ?
Il y a effectivement certains trucs que j’aurais fait différemment, des petites variables, des ajustements au niveau des plats, des courbes. Mais je pense que ça correspond au cahier des charges que la ville de Marseille imposait : un truc multidisciplinaire, accessible à tous. Tu peux commencer sur la micro à 70 cm et tu peux apprendre progressivement dans la courbe de Fibonacci (le premier corner)… Il y a une figure que j’adorais faire : le rock fakie anti-smith. Je l’ai appris dans le bowl de Marseille parce qu’il y avait toutes les hauteurs de courbe pour apprendre…

Certains disaient, à un moment, que c’était plus un bowl de goofy…
C’est quelque chose qu’on m’a reproché dès le début. En fait, je l’ai effectivement fait, mais sans volonté de privilégier un côté ou l’autre !

L’inverse a été fait à Lugano, non ?
Oui. Je ne l’ai pas skaté, je sais juste que les courbes ne sont pas les mêmes.

jpc_2014, St Nazaire. Photo : Frank Pannetier

C’est aussi toi qui a dessiné le petit park à côté du bowl ?
Oui… ça faisait partie du cahier des charges. Je préférais privilégier les courbes, je m’étais dit que des spots de street, il y en a partout à Marseille, alors je me suis concentré sur les courbes et les corners. Mais finalement, c’est quand-même un endroit où tu peux débuter. J’avoue que le street, c’était pas vraiment mon truc. C’était les lyonnais les streeters à l’époque, ils avaient 15 ans d’avance sur nous ! Je me souviens de Jérémie Daclin, de « Boulanger » qui venaient souvent. Ils faisaient des impossible sur le bump, entre le deep end et le moyen bowl. C’était hallucinant pour nous ! Ils n’avaient pas la même culture courbe que nous, peut-être à cause du surf qu’on pouvait aussi pratiquer à Marseille.

Pourquoi est-ce que 25 ans plus tard, penses-tu qu’il n’y a toujours pas de bowl aussi bien à Paris ?
J’aurais été ravi de faire un équipement sur Paris. C’est une ville extraordinaire avec une grande richesse architecturale et on aurait pu faire des trucs qui s’intègrent… J’ai skaté les bassins de la Tour Eiffel et je peux te dire qu’ils sont encore présents dans ma tête ! C’était vraiment extraordinaire, les courbes étaient juste parfaites, à part le petit angle en haut avant l’espèce de boudin. Mais ça se skatait super bien !

« J’AI SKATÉ LES BASSINS DE LA TOUR EIFFEL ET JE PEUX TE DIRE QU’ILS SONT ENCORE PRÉSENTS DANS MA TETE ! »

Parler du Prado est peut-être réducteur pour toi. Quels ont été les autres projets que tu as mené et qui ont abouti ?
Valmante, juste avant, qui pour moi était un demi-succès mais qui a permis de générer une famille de skaters-surfers, de faire des super images qui ont fait le tour du monde, avec ce channel de 2 mètres !

Pourquoi était-il si grand, le channel ?
On avait les images de Marina Del Rey, Upland du Keyhole en tête, tout ça nous faisait rêver ! En regardant les magazines, tu n’as pas les bonnes proportions, et le fisheye déforme tout ! Mais c’était une bonne expérience, ça nous a permis de savoir ce qu’il fallait faire et ne pas faire ! Si on le reconstruisait aujourd’hui avec les courbes et le coping prévus, ça serait un bon équipement !

As-tu été impliqué dans la construction du bowl de Dominique, à Aix ?
Non, il avait demandé à son père, sur la base de ce qu’il avait vu dans les magazines. Ca a donné un truc monstrueux mais sympa à skater. Il faut juste un temps d’adaptation, parce que le plat est convexe et que le channel est au milieu des lignes.

dominique_aixDominique dans son jardin

Quelle est ton activité aujourd’hui ?
Je suis expert dans une compagnie d’assurance.

A quand remonte ta dernière session au Prado ?
C’était au contest Redbull Bowl Rippers. Le samedi soir, au soleil couchant, j’ai eu droit à une petite demi heure presque tout seul ! Je n’avais jamais imaginé qu’à 53 ans je ferai toujours du skate là-bas…

Entretien réalisé à Paris en aout 2016

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