5 QUESTIONS : LEO VALLS

Commentaires sur sa carrière atypique et sur son implication dans le skate à Bordeaux. Interview parue dans A Propos #20.

Leo_bonelessBoneless, 2017. Photo : David Manaud

« SI J’ÉTAIS PARTI DANS DU TECH OU DU GROS, ÇA AURAIT ÉTÉ PROBABLEMENT COMPLIQUÉ POUR MOI »

J’ai passé une semaine chez toi il y a dix ans pour travailler sur une interview pour le premier numéro de Soma. On avait fait des photos et c’était assez différent de ce que tu proposes aujourd’hui, techniquement. À quel moment tu as décidé de changer de registre et pourquoi ?
Je pense que ça s’est passé de manière assez naturelle… Les voyages que j’ai pu faire avec le skate, le fait de vivre aux États-Unis, au Japon, et les personnes que j’ai rencontrées m’ont fait évoluer dans ce sens-là. C’est un mix de voyages, de maturité et d’une adaptation de la façon dont le skate évolue, selon moi…

Oui, mais tu aurais tout aussi bien pu devenir une espèce de techos, et finalement tu as pris une direction qui n’existait pas du tout.
Je n’ai jamais eu l’impression de faire un truc qui n’existait pas du tout. Pour être honnête, j’ai un peu pris dans ce que j’ai trouvé d’intéressant à San Francisco, au Japon ou chez moi à Bordeaux par exemple…

Le skate a toujours été basé sur la performance et l’engagement physique, toi tu es sorti de ça et beaucoup de gens ont accroché.
Oui, c’est sûr que si j’étais parti dans du tech ou du gros, avec le nombre de personnes qui savent faire ça à la perfection, ça aurait été probablement compliqué pour moi ! Mais il y a dix ans, je n’aurais jamais pensé que faire du skate plus « créatif » allait être quelque chose qui allait me faire vivre ! Il n’y avait pas encore cet exemple-là, en fait…

Voilà, et c’était assez surprenant au départ de voir cette nouvelle direction alors que peu de temps avant, quand on avait fait ces photos, ça restait somme toute assez classique avec quand-même un côté créatif, et c’est d’ailleurs ça qui m’avait intéressé. Et puis ça a dévié, moi qui ai toujours été dans ce truc du skate où il fallait de l’engagement, j’ai trouvé que pour toi c’était une régression, ça me parlait peu. Mais au final, aujourd’hui ça marche, et vous avez même monté une marque autour de ce style…
Pour moi c’était assez naturel, parce qu’une des raisons principales qui m’ont fait faire du skate, c’est que c’était vraiment un moyen de faire quelque chose où tu pouvais t’exprimer en tant qu’individu, en tant que personne, comparé peut être à d’autres sports que j’avais pu pratiquer plus jeune. C’est une notion qui m’a semblé normale de pousser en m’exprimant comme je le sentais plutôt que de suivre une façon de skater préétablie par une industrie ou des médias qui me diraient comment j’étais censé en faire. Aujourd’hui quand je vois des kids qui skatent comme moi, j’ai envie de leur dire « ne skatez pas comme on vous a dit de skater, skatez comme vous le sentez ».

Aujourd’hui, tu n’as pas l’impression d’être enfermé dans un style ? Tu n’as pas parfois envie d’aller faire des switch flips sur des grosses marches par exemple ou autre chose ?
Si ! J’ai toujours adoré le skate classique de curb style Pier 7, j’ai toujours beaucoup regardé ça et je skate encore comme ça aujourd’hui, au final…

Leo_gaplipGap to BS lip, 2007. Photo : Tura

Mais c’est quelque chose qu’on ne voit pas.
En ce moment, je poste pas mal de trucs comme ça, pourtant…

Tu serais dans une phase de changement ?
Je pense que j’ai pas mal donné dans le délire « créatif », mais le skate est fait de différentes phases d’inspiration, et aujourd’hui j’ai envie de mixer ça avec du skate « classique », je pense…

Pour moi, ce qui est génial dans le skate, c’est la diversité du truc, un jour tu peux aller faire des wheelings, un jour du curb, un jour du flat, un jour de la courbe… J’avais trouvé ça dommage que tu t’enfermes dans un truc.
Je suis allé explorer ce qui m’intéressait le plus. Faire des descentes à San Francisco, aller vite, faire du ledge quand j’en avais envie, et passer du temps à skater avec plein de skaters japonais, ce qui m’a ouvert sur le fait que tu peux développer tes propres « moves » et ta propre façon de skater en fonction de tes racines et de ton environnement.

C’est intéressant aussi de savoir que tu as envie de revenir à du curb…
Oui le curb j’ai toujours aimé ça. Mais je pense que j’ai toujours fait attention aux images que je produisais. Et pendant un moment peut-être que je ne voulais pas produire d’images de curb, et peut-être qu’aujourd’hui j’ai envie d’y revenir.

Il y avait donc un décalage entre ta façon de skater au quotidien et ce que tu montrais à travers les vidéos ?
Oui, c’est possible. Même si j’ai toujours voulu garder un côté « real » dans ce que je voulais montrer, surtout au niveau des spots. Mais au final quand j’y réfléchis, je me dis que c’était plus une façon de skater qui aurait été la plus naturelle en termes de sensation… Pour moi c’était ça, cruiser, être libre… Après le curb, j’en ai fait aussi !

« QUE MAGENTA AIT ÉTÉ CRITIQUÉ EN FRANCE AU DÉBUT, AU FINAL JE PENSE QUE ÇA A ÉTÉ PLUS UNE FORCE QU’AUTRE CHOSE »

Et tu n’as jamais arrêté d’en faire, mais on le voyait pas.
Oui, peut-être.

Il y a eu pas mal de controverses au début, comment tu vivais les commentaires négatifs ?
Avec le recul, je ne pense pas que ça m’ait beaucoup affecté. Mais c’est normal, si tu t’exprimes comme tu le veux sans faire ce que tu es censé faire, c’est sûr que ça va choquer certaines personnes, autant que ça plaira à d’autres. J’ai jamais voulu être le skater parfait à la P-Rod ou Koston que tout le monde adore. Et à chaque fois qu’il y avait des trucs négatifs, il y avait des trucs positifs qui retombaient par-dessus parce que les gens qui adhéraient à ce qu’on faisait, ça les touchait encore plus ! Mais j’ai essayé de rester assez loin de ça… Et par exemple, le fait que Magenta ait été critiqué, notamment en France au début, au final je pense que ça a été plus une force qu’autre chose.

Le fait que ce soit à contre-courant ?
Oui, il vaut mieux ça que de faire une marque qui ne fasse pas réagir, clairement.

Aujourd’hui tu es rentré à Bordeaux et tu t’impliques beaucoup dans le développement du skate dans la ville. A quel moment tu t’es dit que tu allais prendre les choses en main ?
Ce qu’il s’est passé, c’est que Bordeaux est une ville assez bourgeoise, de droite, pas très grande mais avec une grosse scène skate et du tourisme lié au skate…

… que vous avez probablement créée…
… auquel on a probablement contribué, en effet ! Et la ville a commencé à mettre des amendes pour le skate il y a sept ou huit ans sur certaines places du centre-ville, parce que des vieux, ou moins vieux, se plaignaient du bruit. Donc on a commencé à se prendre des prunes de 70 euros et à se faire virer de partout et c’était devenu vraiment compliqué de skater en centre-ville. Il y a eu un nouveau poste de police municipale juste à côté du fameux spot de l’hôtel de ville avec les curbs noirs (que l’architecte a conçu en pensant en amont à la pratique du skate), donc on se prenait des amendes et il commençait à y avoir des courses poursuites avec les flics. Ça devenait chaud. Et parallèlement à ça, la mairie commençait à communiquer sur le skate, en parlant de Bordeaux ville jeune, ouverte, etc. !

En décalage complet…
Oui, j’ai essayé de parler aux élus mais ça n’a pas tout de suite pris. Et puis France 3 Régions m’a contacté pour faire un sujet sur l’économie du skate à Bordeaux. Je leur ai dit « ok, à condition que je puisse m’exprimer sur le fait que la mairie utilise l’image du skate positivement tout en nous mettant des amendes ». Ils m’ont dit OK, j’ai dit ce que j’avais à dire et quelques jours plus tard, la mairie m’a contacté… Au premier rendez-vous, je me suis retrouvé entouré de riverains excédés qui voulaient tout simplement éradiquer le skateboard en ville. Mais on a réussi à convaincre les élus en leur expliquant qu’on a tous à y gagner en trouvant un compromis. Que le skate était culturel et qu’il ne devait pas être purement et simplement interdit. Il faut aussi se mettre à leur place, essayer de trouver ce qu’ils peuvent avoir eux à y gagner, parce que si tu ne vois que ton intérêt, ça ne peut pas marcher. Donc leur expliquer que c’est en bossant ensemble qu’on arriverait à trouver des solutions, parce que dans tous les cas, même si le skate était interdit, il y en aurait toujours, et ce serait de manière bien plus problématique parce qu’on viendrait skater sur ces places à des horaires moins opportuns pour eux…

La mairie a entendu ce discours ?
Oui, et on a fait un premier test de quelques mois avec une mise en place d’horaires sur les trois ou quatre places du centre-ville qui étaient problématiques, et en nous laissant le droit de skater le reste de la ville sans problème. Donc pour nous, c’était une grande avancée : on a pu revenir skater sur ces places et on pouvait skater partout sans souci avec la police. On est passé d’une politique de répression à une entente.

Ils ont compris le paradoxe entre leur « Bordeaux ville cool » et la répression qu’ils faisaient en même temps ?
Ils ont compris ça, et tout le monde a pu reskater tranquillement sans se prendre d’amende ou avoir à partir en courant dès qu’un flic arrivait.

Et ça a été respecté ?
Oui, à 95%, parce qu’on a communiqué dessus. On a aussi eu de la chance parce qu’au même moment, il y a eu au musée d’art contemporain une exposition autour de la place du skate en ville, Landskating anywhere par Arc-en-rêve, avec Raphaël Zarka et Ocean Howell, Janne Saario, et où j’étais invité avec d’autres locaux pour réaliser des sculptures skatables ou divers projets… Et ça s’est fini en conférence avec le maire sur la place du skate en ville, et l’idée de penser le skate en amont des projets d’aménagements urbains.

Leo_BSlipSwitch BS lip. Photo : Davide Martinazzo

C’est comment d’être face à un Juppé qui acquiesce et qui fait aussi peut-être de la démagogie ?
C’est une bonne figure d’autorité, donc c’est de la pression mais comme il est face à 200 personnes dont des journalistes, il doit se positionner, surtout qu’on était dans le bon contexte : au milieu d’une exposition qui fait la promotion du skate, qui dit que c’est quelque chose de sain. On a fait une visite de l’exposition avec la mairie puis un débat : le Maire, moi et un riverain qui nous a sorti « le skate est une mode qui disparaitra dans trois ans au profit de l’hoverboard ! ». Donc effectivement, il a rigolé…

Le mec s’est un peu grillé tout seul !
Oui, et ce qui est marrant, c’est que juste le fait d’avoir mis le skate dans un musée a donné une dimension artistique au skate du point de vue de la mairie. Et en plus, ils savent que pour que leurs nouveaux quartiers rayonnent comme le reste de la ville, ils vont devoir jouer la carte jeunesse/culture ! On a donc aujourd’hui un collectif constitué d’architectes, d’artistes, d’organisateurs d’évènements, d’acteurs locaux, pour être structurés, pour que la mairie ait un interlocuteur local crédible autour du sujet skate en ville, et pour pouvoir mener différentes actions d’aménagement autour du skate. Pour l’instant, ça va dans le bon sens.

J’imagine que ça doit prendre pas mal de temps.
Oui, mais depuis le début c’est quelque chose que je fais par éthique, et avec mon statut actuel ça me semble logique de travailler pour que le skate aille dans le bon sens à Bordeaux, ou du mieux possible en tout cas.

C’est sûr que si tu n’avais pas cette notoriété, ça serait différent, tu es aussi un ambassadeur de la ville à l’étranger. Ils ont compris ça aussi ? Que le skate génère du tourisme ?
Oui, je crois, et l’exposition « Landskating anywhere » nous a bien aidés à leur faire comprendre ça. Après, on va bien voir, mais pour le moment, on est dans un processus d’éveil et de compréhension de la part de la mairie face au skate et on se rend compte qu’on peut skater plus librement en ville, donc c’est cool.

Et les riverains ?
Ils sont plutôt contents du dispositif en général. Ils nous disent que les horaires sont respectés sur les places qui posaient problème… Maintenant, l’idée c’est de développer le skate dans l’aménagement urbain.

Entretien réalisé le 5 décembre 2017 à Bordeaux.

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