A PROPOS DE LA PLACE DE LA REPUBLIQUE (À PARIS)

Depuis sa réfection en 2013, la Place de la République voit défiler des pros toutes les semaines et s’est même vue agrémentée de modules de skate en 2016 (que Volcom vient tout juste de remplacer). Vincent Hertenberger est l’architecte en chef de ce qui est devenu le MACBA français. 

dashawn_jordan_treflipnoseslide700Dashawn Jordan, tré-flip noseslide, 2016

« IL Y A TOUJOURS ‘UNE PEUR’ DU SKATEUR DANS L’ESPACE PUBLIC »

En tout, combien de personnes ont bossé sur le projet de la place ?
Vincent Hertenberger : En tout, tu peux facilement arriver à une quinzaine de personnes, pas forcément toutes en même temps, entre 2009 et 2013.

Est-ce que vous avez été surpris de la façon dont très vite, les skaters ont pris possession de la place ?
Pas vraiment. On savait que c’était « skatable », qu’il y allait avoir un certain attrait, et on n’a jamais essayé de travailler sur des dispositifs anti-skate, comme on te demande souvent en espace public…

… comme à Châtelet par exemple.
Oui, il y a toujours « une peur » du skateur dans l’espace public, mais on a toujours réussi à contourner ces demandes et à essayer d’assumer au moment où, éventuellement, ça dégénérerait… Je ne sais pas vraiment ce que « dégénérer » veut dire, mais si jamais à un moment ça n’était plus « supportable », on pourrait ré-intervenir pour calmer le jeu. Mais à la base, c’est un projet pro-usage, de liberté, une plate-forme appropriable.

C’était une volonté de chez vous ou c’était une volonté politique ?
C’était une volonté qu’on avait dès le concours. Dans les demandes de la ville, pour le concours, il y avait cette idée. Ils étaient conscients qu’il y aurait des manifs, des manèges, des concerts… en tout cas l’idée de ne pas dicter les usages, ou de n’en poser que très peu, existait. Il y a le café qui vient poser certaines choses, il y a les marches qui ne donnent pas d’usage spécifique mais sous-entendent des appropriations un peu différentes, mais le parti pris, c’était une plateforme disponible, capable, qui peut accueillir des évènements gigantesques, mais aussi tous les usages du quotidien comme la famille qui vient apprendre à faire du vélo, pique-niquer, et bien évidemment le skate qui est l’une des pratiques de l’espace public qui se généralise. Donc on n’a pas été surpris qu’il y ait autant de skate sur la place, mais plus par la rapidité à laquelle ça s’est fait.

Avant même que la place soit terminée…
Oui, pendant le chantier, je trouvais ça génial, même si c’était un peu flippant ! Sur les six derniers mois, les entreprises responsables du chantier ont vraiment flippé ! Avec le chef de projet-ville, on a réussi à leur donner les garanties que s’il y avait quelques dalles de cassées, on les prendrait à notre charge. En tout cas, on était curieux de tester cette pré-appropriation de la place et on a dû faire intervenir les flics de temps en temps, quand il y avait vraiment trop de monde. La ville faisait alors intervenir la police pour vider un bon coup la place, toutes les deux ou trois semaines. C’était assez marrant de voir cette appropriation, ça fait partie des images qu’on montre dès qu’il y a une conférence sur les usages. On montre toujours comment les skaters, pendant le chantier, se sont appropriés l’endroit.

Au départ, on s’est dit : il y a ce spot, c’est tellement bien qu’il faut en profiter le maximum avant que ce soit anti-skaté. On s’attendait tous à ce que ça ne dure que trois mois. Et puis au bout d’un an on a compris qu’il y avait cette tolérance…
La démonstration s’est assez bien faite, au fur et à mesure qu’il y a du monde qui arrive, la place du skate diminue. Les skaters sont assez civilisés, ça se fait naturellement…

Tu parlais des skaters qui font peur. Tu veux dire que d’une manière générale, quand on est architecte, le paramètre skate entre toujours en compte quand il s’agit d’un espace public ?
En général, il arrive tard, quand on est en train de finaliser le projet, sur le choix du mobilier notamment. Tout d’un coup il y a quelqu’un qui s’écrie « il faut faire attention au skate et mettre des barettes métalliques partout ! », mais c’est en train de changer. Sur République, on a réussi à assumer que c’était une pratique de l’espace public, ni meilleure ni moins bonne que les autres…

Remy_Taveira_noseboneRémy Taveira, nosebone, 2017

« LA PRATIQUE DU SKATE COMMENCE À FAIRE PARTIE DE LA VIE, ENFIN ! »

Il y a quand même une certaine dégradation.
Il y a une dégradation qui va avec mais pour le coup, on a essayé d’une manière générale (pas uniquement à cause du skate) de prendre en compte le fait qu’une place comme Répu, avec ses usages hyper intenses, allait être maltraitée, quoi qu’il se passe. Il y a le skate mais pas uniquement : quand on met 200 000 personnes sur la place, c’est aussi violent. Donc on est partis sur des fondamentaux robustes, costauds, simples et interchangeables, plutôt que d’essayer de faire un mobilier qui résiste vingt ans, ce qui me parait difficile à faire.

Donc on peut imaginer que dans quelques mois, les blocs les plus usés soient changés ?
Oui, ce n’est pas très compliqué de venir en changer un. Ce sont des éléments standards : des bastaings de bois ou des blocs de béton pas spécialement sophistiqués, qui ne coutent pas très cher. Tout a été prévu pour pouvoir être changés.

Tu disais aussi que la vision du skate est en train de changer.
Oui, dans les derniers aménagements sur lesquels on travaille, on se rend compte que côté élus, la pratique du skate n’est plus complètement inconcevable mais qu’elle commence à faire partie de la vie, enfin ! A Bordeaux par exemple, on a une partie d’espace public à faire, un jardin dont les premiers travaux devraient commencer cet été. Depuis le début, on travaillait sur cette « appropriabilité » de l’espace comme à Répu, parce qu’il y a des parties un peu plus sportives où on voulait assumer des pratiques un peu plus urbaines : les bancs sont plus en forme de blocs de béton que des petits bancs arrondis en bois habituels. On était partis là-dessus d’une manière assez naturelle, pour laisser des zones plus « disponibles », et ça a fait tilt pour certains élus qui se sont dits qu’effectivement, le skate pourrait s’intégrer à ces endroits-là.

À Bordeaux les skaters discutent directement avec Juppé !
Oui, ça fait partie maintenant des doctrines de faire de Bordeaux une ville skatable. Et sur Répu, on a réussi à travailler sans le « anti-skate », qui est pourtant une tendance assez courante. A Villejuif aussi, on est dans cette démarche. On ne fait pas du tout des skateparks, mais l’idée est de laisser libre l’appropriation de l’espace.

Sachant qu’il y a toutes les chances que les skaters se l’approprient en premier !
Oui ! Sur Répu, on a réussi à le faire passer, même s’il fallait régulièrement faire un peu de pédagogie sur cette « disponibilité du sol ». Et au début de l’ouverture, on a eu des retours de gens qui trouvaient le skate très agressif sur la place, alors que nous, on était contents de voir que ce qu’on avait espéré au niveau appropriation ne fonctionnait pas trop mal. On voyait que selon ce qu’il se passait sur la place, les skaters prenaient plus ou moins de place, que ce n’était pas un no man’s land dédié au skate où les autres n’avaient pas le droit d’accès.

Comment, en tant qu’architectes, avez-vous vécu l’arrivée des modules en granite sur la place ? J’imagine que ça sort de l’idée que vous vous étiez fait de la place…
On ne voulait pas dédier des zones : ici le skate, ici les enfants, ici le pique-nique… bon, de facto il y a eu cette zone qui s’est dédiée d’elle-même (les ledges – NDLR), par contre ça reste complètement dans l’esprit de la place dans la mesure où c’est quelque chose qui est posé pour une période plus ou moins longue, qui peut être remplacé par autre chose. Pour le moment c’est le skate, mais dans cinq ans il pourrait très bien y avoir une autre pratique. C’est modifiable, c’est démontable, donc c’est dans l’esprit du projet.

Est-ce que vous êtes conscients que cette place, pour les skaters du monde entier, est devenue un spot incontournable, un peu comme MACBA à Barcelone ?
Le fait que des gens viennent du monde entier pour ça est complètement inattendu et on en a pris conscience en regardant sur internet, surtout au début pour voir les différentes appropriations. Ce qui ressortait le plus, c’était le skate, depuis la première semaine jusqu’à aujourd’hui. Deux semaines après la livraison de la place, Larry Clark est même venu y tourner un film !

Sean_Malto_FSbluntSean Malto, FS blunt, 2016

« ON A PAS MAL TRAVAILLÉ SUR LA COMPOSITION DU BÉTON »

Penses-tu que le skate rend un peu service à la mairie en évitant à des mouvements comme Nuit Debout ou les migrants, de s’installer de manière trop pérenne ?
Non, je ne pense pas. Je pense que la mairie a plutôt bien vécu Nuit Debout. Malgré les problèmes que ça a pu causer, je pense que ça fait partie des mouvements spontanés assez intéressants associés à un espace public… En tout cas avec les interlocuteurs qu’on a eus nous, cette question ne s’est jamais posée.

La singularité de cette place, d’un point de vue purement skate, repose aussi sur le matériau lui-même. Ça roule particulièrement bien, le toucher est très particulier, ça ne glisse ni accroche trop, ça claque bien…
On a beaucoup travaillé sur la composition du béton : on cherchait un aspect lisse et homogène, sans cailloux visibles, et aussi sur le toucher, que ce soit agréable. Les gens s’assoient facilement par-terre ou marchent pieds nus, ou au moins les premières semaines, on a vu plein de gens sortir du miroir d’eau et ne pas remettre leurs chaussures. C’est relativement agréable pour un sol urbain, tout en étant robuste pour pouvoir résister à une énorme scène ou un gros camion. On a pas mal travaillé sur la composition du béton, oui, on voulait un matériau le plus lisse possible pour avoir une certaine pureté du sol. On est partis de la finition la plus lisse pour arriver à une matière qui ne soit pas casse-gueule en temps de pluie. Avec les services de la ville, on faisait des essais au pendule pour vérifier qu’on était bien dans les normes. Le pendule est un système où l’on fait rouler une bille reliée à une tige pour vérifier le taux de glissance d’un matériau.

Entretien réalisé à Paris en novembre 2017 et paru dans A Propos #20.

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