A PROPOS DE SKATESHOPS – TRANSFERT

Qu’est-ce qui fait que les vrais skateshops, ceux avec pignon sur rue et un type qui sait qui est Darren Navarette derrière le comptoir, se raréfient ? À Bordeaux, la scène grandit à mesure que la ville adoucit sa répression et la concurrence est féroce. Entretien avec Julien Chauvineau, derrière le comptoir de Transfert depuis bientôt vingt ans.

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« J’ARRÊTE LES SHOES ! »

Depuis combien de temps est ouvert le shop ?
Julien Chauvineau : Depuis 19 ans, 1998.

J’imagine qu’il y a eu des moments plus compliqués que d’autres…
Oui, vers 2004, avec la mode de la pompe Sparco, la chaussure de bagnole que faisait Puma. On avait bien ramassé cette année-là… Mais bon, on a une école de skate à côté, on fait des cours depuis dix ans, donc forcément, on récupère des nouvelles générations de skaters…

Sans cette activité à côté, le shop ne tiendrait pas le coup ?
Si, si, on connaît tous les skaters… Bien-sûr il y a ceux des cours qui viennent au shop mais avant ça, ça tournait quand-même.

Qu’est-ce qui a changé depuis l’ouverture, dans le shop ?
Au début, je vendais que du matos et des t-shirts. Petit à petit j’ai vendu des shoes et puis finalement je reviens comme au début, et c’est parfait comme ça.

C’est vrai que j’en vois pas beaucoup des shoes, là…
J’arrête les shoes, je ne veux plus jamais en entendre parler ! Il en reste un peu mais j’en veux plus…

T’es pas le premier qui me dit ça. Official à Toulouse a eu la même démarche.
Je ne veux pas vendre Nike ni Vans, et comme les mecs s’en branlent d’Emerica, Etnies, Lakai et ce genre de marques, tu te retrouves vite avec 15 000 balles de pompes à payer sous deux mois alors que tu n’en as vendu que 20%… Donc en fait, tu éclates juste ta trésorerie… La part des ventes, ça doit être 80% pour Vans et Nike. Vans, je les ai dégagés quand ils ont ouvert le magasin rue Sainte Catherine sans rien dire à personne alors que ça faisait dix ans que je bossais la marque, et Nike je ne le ferai jamais.

JulienChauvineau_handplant_BordeauxHandplant. Photo : Fred Ferand

« ON AVAIT CONSTRUIT UN BOWL DANS LES VIGNES… »

Pourtant, justement, ça pourrait apporter de la clientèle hors skate, alors qu’il n’y a que les skaters qui achètent des boards…
Oui mais c’est pas grave !

Qu’est-ce qui se vend le mieux, au shop ?
Les boards Transfert. Mais je vends quand-même de tout. Magenta ça se vend bien parce que ce sont des gars d’ici, et puis jusqu’à récemment on vendait beaucoup de Creature. Ça s’est calmé un peu… Sinon beaucoup de Anti Hero, du Real…

Le shop est très orienté punk rock, courbe…
Oui, même si j’ai fait beaucoup de street avant. C’est d’ailleurs un magasin qui était installé dans cette rue qui me sponsorisait, et c’est lui qui m’avait conseillé de venir m’installer à côté… Je suis parti de plus en plus dans la courbe et voilà ! On avait même construit un bowl dans les vignes…

Ah oui, je me souviens d’un article dans Soma. C’est toujours d’actualité ?
Non… On l’avait bétonné (il était en bois au debut – NDLR), le père d’un pote qui fait des piscines était même venu le lisser, et puis on l’a cassé cet été. Mais on va en refaire un !

C’était votre rêve de gosse, un peu…
Oui, mais j’en ai fait plein des mini, des trucs et des machins… J’ai dû faire mon premier bank à 10 ans avec mon père !

Il y a toujours un team Transfert ?
Oui, oui, il y a Bert’, Gauthier, Melvin, Douglas, Pâtissier qui est parti aussi à Dubai, Constantin, Martin Leclair, Andy… Le petit Mehdi Mercier, Edouard Damestoy…

Tu as un site internet ?
Non. J’en ai eu un mais c’était trop pénible.

Certains skaters à Bordeaux sont en contact avec la mairie pour le développement du skate en ville. Toi, tu t’impliques un peu ?
Non, je m’en branle. Pendant presque dix ans on a eu une association, Octopus, on avait fait des trucs comme les championnats de France avec la venue des teams Santa Cruz et Vox qui avaient aussi fait une démo dans la Nef (la grande mini rampe au CAPC en 2012 – NDLR)… On a fait plein de contests, de soirées, etc. On avait demandé à ce qu’ils refassent le skatepark, qu’ils fassent un truc plus solide, et puis un jour, on a fait un contest avec buvette et tout le bordel, c’était cool, mais j’ai reçu une lettre de la mairie qui nous disait qu’on avait fait n’importe quoi parce que les gens étaient montés sur les plate-formes et que c’était dangereux…

Sur le bowl en bois sur les quais ?
Oui, parce que c’est une vraie merde ce truc-là, ça fait trois fois qu’il réinvestissent de milliers euros… Bref, ils m’avaient menacés de payer une amende de 70 000 euros ! Alors j’ai décidé d’arrêter de leur parler parce qu’ils ne comprennent rien, et de quitter l’association.

Transfer_2Sacs de béton dans l’fond

Pourtant c’est en train de changer, là…
Oui, mais je n’ai plus envie de prêcher la parole du skate, je m’en fous complètement. Il y a des choses plus importantes à faire. Mais bon, il arrive qu’on aille filer des coups de main aux vrais gens, comme Seb (Daurel) à Darwin…

Pourtant tu donnes des cours de skate, c’est pas en lien avec la mairie, de près ou de loin ?
Non, on est une boite, un truc privé, on donne nos cours, on divise tout et on ne doit rien à personne ! Et on ne peut faire ça qu’à Darwin parce que la Mairie nous interdit de donner des cours de skate sur les quais sous prétexte qu’on n’est pas une structure associative. Par contre ils ont droit de faire du training de marathon avec un coach privé… Enfin, bon, je crois qu’ils vont refaire le skatepark quand-même, qu’ils vont faire un truc à la Street League, histoire de se préparer pour les JO !

Tu as lu l’interview de Mathias Thomer (l’un des coaches de ‘l’équipe de France de skate’ pour les JO) dans Free ? C’est intéressant de voir l’approche qu’ils ont…
Non, mais ça va dans le bon sens de toute manière… C’est bien que ce soit ces gars-là qui gèrent ça, et puis ça veut dire qu’il y aura plus de structures, plus de skaters, donc nous on bossera plus !

Pourtant, les JO, c’est pas dans l’esprit du shop !
Ah non, je trouve ça crétin les JO, mais les gamins sont contents d’y être, ça les fait bouger…

Oui, parce qu’au final, la Fédé, c’est une alternative au monopole des marques sur le skate. Je veux dire qu’aujourd’hui, tu peux voyager et être pro sans forcément avoir à devenir un panneau publicitaire, avec la fédé…
Oui, mais ça pue quand-même l’embrouille… Moi j’ai passé le CQP, quand tu vois le niveau des formations et que la fédé se met ‘organisme formateur’ juste pour prendre de l’oseille… J’étais président de la Commission skateboard Aquitaine jusqu’à il y a encore deux ans et demi, quand j’ai vu qu’ils prenaient tout le budget pour embaucher leurs fistons, leur potes… Alors attention, y’a des gens bien là-dedans comme Florent Balesta, mais quand tu vois comment ça marche…

Tu te vois dans le shop jusqu’à la retraite ?
Non. J’ai failli me barrer il y a deux ans, quand j’ai bien ramassé avec le RSI (la sécurité sociale des indépendants, qua Macron a d’ailleurs décidé d’arrêter fin 2017 – NDLR)… C’était un truc à te suicider, mais comme ne j’aime pas le suicide, j’ai préféré boire des bières ! Ah ah ! Il y a eu des années de disette et puis des bonnes années, je vais voir jusqu’où je peux aller…

Entretien réalisé à Bordeaux en décembre 2017. Autres shops : ICI.

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